14
On me pinçait les orteils en beuglant : «Debout ! Debout ! » Catapultée brusquement du rêve à la réalité, j’ai repris mes esprits en un éclair. En ouvrant les yeux, je me suis retrouvée dans une pièce inconnue inondée de soleil. Une femme que je ne connaissais pas se tenait au pied de mon lit.
— Non, mais vous êtes qui, vous d’abord ?
J’étais furieuse, mais je n’avais pas peur. L’intruse n’avait pas l’air dangereuse. C’était une fille de mon âge, aux cheveux bruns courts et aux yeux d’un bleu qui paraissait d’autant plus clair qu’elle était très bronzée. Elle portait un short kaki et une chemise blanche ouverte sur un débardeur corail – un peu en avance sur la saison, non ?
— Je suis Amélia Broadway, la propriétaire de cet immeuble.
— Et qu’est-ce qui vous prend de venir me réveiller ?
— J’ai entendu Cataliades dans la cour, cette nuit, et j’ai compris qu’il vous avait amenée ici pour vider l’appartement de Hadley. J’ai à vous parler.
— Et vous ne pouviez pas attendre que je me lève ? En plus, vous avez utilisé une clé pour entrer au lieu de sonner ! C’est quoi, votre problème ?
Elle avait l’air complètement ahurie. Apparemment, elle venait seulement de réaliser qu’elle aurait pu gérer la situation autrement.
— Eh bien, vous comprenez, je me faisais du souci, a-t-elle répondu d’une voix incertaine.
— Ah, oui ? Bienvenue au club ! Moi aussi, j’ai des soucis, plein de soucis, dont vous, en ce moment. Alors, vous allez sortir d’ici tout de suite et m’attendre dans le salon, compris ?
— Bien sûr, je... je peux faire ça.
J’ai laissé mon cœur se remettre de ses émotions, avant de me glisser hors du lit. J’ai sorti quelques vêtements de mon sac et rejoint la salle de bains comme une zombie. Au passage, j’ai aperçu ma visiteuse. Elle époussetait le salon avec un chiffon qui ressemblait à une chemise d’homme. D’accord...
Je me suis dépêchée de prendre ma douche, me suis maquillée à la va-vite et suis sortie de la salle de bains pieds nus, mais décemment vêtue d’un jean et d’un tee-shirt.
Amélia Broadway a interrompu sa crise de ménage pour me dévisager.
— Vous ne ressemblez pas du tout à Hadley, a-t-elle commenté.
Impossible de dire si, dans sa bouche, c’était un compliment ou un reproche.
— Je n’ai rien à voir avec Hadley, lui ai-je confirmé.
— Eh bien, tant mieux ! Hadley était franchement imbuvable, a-t-elle lâché. Oups ! Désolée. Je crois que je manque un peu de tact.
— Non ?
Je m’étais efforcée de conserver un ton neutre, mais je crains qu’une petite note sarcastique n’ait tout de même pointé le bout de son nez.
— Bon. Si vous savez où se trouve le café, pourriez-vous être assez aimable pour m’orienter dans la bonne direction ? lui ai-je demandé.
Je découvrais la cuisine en plein jour. Pierres apparentes, cuivres, plan de travail en acier inoxydable, réfrigérateur assorti, évier avec robinetterie qui devait coûter plus cher que ma garde-robe au grand complet... Et tout ça pour une vampire qui n’avait même pas besoin de cuisine, pour commencer !
— La cafetière est juste là.
Ah, oui ! Noire et design, elle se fondait parfaitement dans le décor. Hadley ayant toujours été accro à la caféine, j’imaginais que, même vampirisée, elle avait gardé un stock de sa boisson favorite. J’ai ouvert le placard au-dessus de la cafetière : bingo ! Deux boîtes de Community Coffee et les filtres qui allaient avec. La première boîte que j’ai attrapée n’avait pas été ouverte, mais la seconde était entamée et à moitié pleine. J’ai respiré la merveilleuse odeur du café avec bonheur. Incroyable ! On aurait pu croire qu’on venait de le moudre.
Après avoir rempli un filtre et mis la cafetière en marche, j’ai trouvé deux grandes tasses que j’ai posées sur le plan de travail. Le sucrier était juste à portée de ma main. Mais quand je l’ai ouvert, je n’ai découvert qu’un petit amas tout dur que j’ai jeté à la poubelle – laquelle, bizarrement, était pourvue d’un sac en plastique propre : elle avait été vidée après la mort de Hadley. Peut-être Hadley avait-elle du lait en poudre quelque part. Dans le réfrigérateur ? Dans le Sud, les gens qui ne s’en servent pas régulièrement le rangent souvent là.
Mais, quand j’ai voulu visiter l’intérieur de ce rutilant monument d’acier inoxydable, je n’ai trouvé, en tout et pour tout, que cinq bouteilles de PurSang.
C’est à ce moment-là que j’ai vraiment réalisé que ma cousine Hadley, à sa mort, n’était plus un être humain, mais bel et bien une vampire. Ça m’a fait un choc. J’avais tant de souvenirs d’elle. Des bons, mais surtout des mauvais... Il n’en demeurait pas moins que, dans tous ces souvenirs, ma cousine respirait et avait un cœur qui battait dans la poitrine. Je suis restée un moment sans bouger, les lèvres pincées, à regarder les bouteilles rouges. Puis je me suis ressaisie et j’ai refermé la porte tout doucement.
Après de vaines recherches dans les placards, j’ai fini par dire à Amélia qu’elle avait intérêt à aimer le café noir.
— Oh ! Oui, oui ! m’a-t-elle assuré, avec un air de petite fille sage. Ce sera parfait.
Elle essayait manifestement de se montrer sous son meilleur jour. Je ne pouvais que m’en réjouir : jusqu’à présent, je n’avais vu que le pire. Elle s’était assise du bout des fesses sur un des fauteuils à pieds tournés de ma défunte cousine. Les fauteuils en question étaient recouverts d’un très joli tissu, une étoffe soyeuse jaune à motifs floraux rouges et bleus. Mais ce n’était pas mon style : trop fragiles à mon goût. J’aime les meubles qu’on ne risque pas d’abîmer en renversant son Coca ou en laissant le chien monter dessus. J’ai quand même essayé de m’installer tant bien que mal sur le siège qui faisait face à Amélia. Ravissante, cette causeuse, assurément, mais, confortable, non. Soupçons confirmés.
— Qu’est-ce que vous êtes, Amélia, au juste ?
— Pardon ?
— Vous êtes quoi ?
— Ah ! Une sorcière.
— C’est bien ce que je pensais.
Je n’avais pas ressenti cette impression d’étrangeté propre aux créatures dont le caractère surnaturel s’inscrit au cœur même des cellules, au point de modifier leur nature profonde. Amélia, elle, avait acquis sa « différence » : elle n’était pas née avec.
— C’est vous qui avez posé les scellés magiques sur l’appartement ?
— Oui, m’a-t-elle répondu avec une certaine fierté.
À la façon dont elle m’a alors regardée, j’ai compris qu’elle était en train de me jauger. Je savais que l’appartement bénéficiait de sorts de protection, je savais qu’elle n’était pas une humaine tout à fait ordinaire, et si, quant à moi, j’en étais bien une, je savais pourtant qu’un autre monde existait : j’ai lu toutes ces pensées dans son esprit aussi aisément que si elle les avait exprimées à haute voix. Elle se révélait une « émettrice » hors pair : ses messages étaient aussi clairs et nets que sa peau de pêche.
— La nuit où Hadley est morte, l’avocat royal m’a appelée, m’a-t-elle raconté. Je dormais, évidemment. Il m’a dit de boucler l’appartement, que Hadley ne reviendrait pas, mais que la reine voulait garder l’endroit intact pour son héritière. Le lendemain, à la première heure, je suis venue ici et j’ai commencé à nettoyer.
Elle avait même mis des gants en caoutchouc. Elle les portait dans l’image mentale qu’elle avait gardée de cette matinée de ménage.
— Vous avez vidé les poubelles et fait le lit ?
Elle a eu l’air gênée.
— Oui. Je n’avais pas réalisé que « intact » voulait dire qu’il ne fallait toucher à rien. Quand Cataliades s’est pointé ici, je me suis fait sonner les cloches. Mais je suis bien contente d’avoir sorti les poubelles quand même. C’est bizarre parce que quelqu’un a fouillé dedans, cette nuit-là, avant que le camion ne passe les ramasser.
— J’imagine que vous ne savez pas si l’intrus a pris quelque chose ?
Elle m’a jeté un coup d’œil incrédule.
— Comme si je fouillais dans les ordures !
Puis elle a quand même ajouté, comme à regret :
— On leur avait jeté un sort. Mais je ne sais pas lequel, ni à quoi il servait.
Bon, d’accord. Ce n’étaient pas de très bonnes nouvelles. Amélia préférait ne pas y penser, quant à elle. Elle ne voulait pas admettre que son immeuble puisse être la cible d’une attaque de Cess. Elle était fière que ses sorts de protection aient tenu. Mais elle n’avait pas songé à protéger la poubelle...
— Oh ! J’ai aussi descendu les plantes de Hadley chez moi pour m’en occuper plus facilement, m’a-t-elle annoncé. Si vous voulez les remporter avec vous à Trifouillis-les-Oies, ne vous gênez surtout pas.
— A Bon Temps.
Amélia a eu un petit reniflement dédaigneux, marque de ce mépris viscéral qu’ont tous les habitants des grandes villes pour ceux des petites bourgades de province.
— Alors, comme ça, cet immeuble vous appartient ? Et vous louiez le premier à Hadley depuis...
— À peu près un an. Elle avait déjà été vampirisée à l’époque. C’était la petite amie de la reine, et depuis un bon moment. Je me suis dit que c’était une solide garantie, vous comprenez ? Qui irait attaquer la favorite de la reine ou cambrioler son appartement, hein ?
J’avais bien envie de savoir où elle avait trouvé les moyens de se payer un bel immeuble comme ça, mais je jugeais la question un peu trop indiscrète pour franchir mes lèvres.
— Donc, c’est la magie qui vous fait vivre ? lui ai-je demandé en prenant un air dégagé, comme si ça ne m’intéressait pas plus que ça.
Malgré son haussement d’épaules désinvolte, il était clair qu’elle était contente : ma curiosité à ce sujet la flattait. Quoique sa mère lui ait légué une belle somme, Amélia était ravie de pouvoir gagner sa vie.
— Oui, plus ou moins.
Elle avait voulu feindre la modestie, mais c’était raté. Elle avait travaillé dur pour devenir une sorcière et s’enorgueillissait de ses pouvoirs.
Aussi facile que de lire un bouquin.
— Quand les affaires ralentissent un peu, je file un coup de main à une copine qui tient un magasin de magie à deux pas de Jackson Square. Je tire les cartes, là-bas. Et, parfois, je fais un circuit « spécial magie » de La Nouvelle-Orléans pour les touristes. Lorsque je réussis à leur flanquer suffisamment la frousse, ils me filent de gros pourboires. Alors, l’un dans l’autre, je m’en sors plutôt bien.
— Mais vous pratiquez la vraie magie, bien sûr.
Elle a hoché la tête, visiblement satisfaite de voir ses talents reconnus.
— Pour qui ? Puisque, dans le monde dit réel, personne n’y croit.
— Les Cess et les vamps paient bien. Très bien, même. Les vamps et les lycanthropes surtout, a-t-elle précisé. Quant aux autres, ils ne sont pas assez bien organisés.
D’un geste négligent, elle a balayé les Cess les moins puissantes, chauves-souris-garous et autres changelings de bas étage, dont elle tenait les pouvoirs pour quantité négligeable. Une erreur qui pouvait lui coûter cher.
— Et les fées ?
Pure curiosité de ma part, je l’avoue.
— Elles ont leur propre magie : elles n’ont pas besoin de moi, a-t-elle répondu avec un haussement d’épaules. Je sais, pour quelqu’un comme vous, qu’il puisse seulement exister un tel pouvoir, un pouvoir à la fois invisible et naturel, un pouvoir qui défie la logique et contredit tout ce qu’on vous a toujours appris, c’est difficile à accepter.
J’ai retenu une furieuse envie de ricaner. Elle ne connaissait vraiment rien de moi. Je ne savais pas de quoi Hadley et elle parlaient, quand elles se voyaient, mais ce n’était assurément pas famille. En me passant par la tête, cette idée a déclenché comme une alarme assourdie dans mon esprit : c’était un truc à creuser. Mais j’ai remis ça à plus tard. Pour l’heure, j’avais déjà assez de pain sur la planche avec Amélia Broadway.
— Vous diriez donc que vous êtes dotée d’un fort pouvoir surnaturel ?
Je l’ai sentie étouffer la bouffée de vanité qui la submergeait.
— Je possède un certain pouvoir, oui, a-t-elle répondu avec humilité. Par exemple, quand j’ai compris que je ne pouvais pas finir de nettoyer l’appartement, j’ai jeté un sort de stase magique. Et bien que les lieux n’aient pas été ouverts depuis des mois, vous n’avez rien senti, n’est-ce pas ?
Voilà qui expliquait pourquoi les serviettes tachées n’avaient pas empuanti la salle de bains.
— Donc, vous jetez des sorts pour les Cess, vous lisez l’avenir dans une boutique de magie et vous servez parfois de guide pour des visites touristiques de la ville : rien qui ressemble vraiment à un emploi de bureau, là-dedans, hein ?
— C’est sûr, a-t-elle acquiescé avec un mélange de plaisir et de fierté.
— Vous gérez donc votre emploi du temps comme vous l’entendez ?
J’ai immédiatement perçu son soulagement : quel bonheur de ne plus avoir à aller au bureau tous les jours, comme du temps où elle travaillait à la poste ! Et elle y était restée trois ans, avant de devenir une sorcière à part entière.
— Oui.
— Vous allez donc pouvoir m’aider à vider l’appartement de Hadley. Je vous paierai, naturellement.
— Eh bien... oui, je vous donnerai un coup de main. Plus vite je serai débarrassée de toutes ces affaires, plus vite je pourrai relouer. Pour ce qui est de me payer, attendez plutôt de voir combien de temps je vais pouvoir y consacrer. Il m’arrive parfois d’avoir, disons, des urgences.
— Vous êtes pressée de relouer ? Mais la reine a bien payé le loyer depuis la disparition de Hadley, non ?
— Oui. Mais ça me fiche la frousse de savoir que ses affaires sont encore là. Sans parler des tentatives de cambriolage. Il y en a déjà eu deux. La dernière remonte à seulement deux jours.
J’ai laissé tomber le sourire poli.
— Au début, a continué à marmonner Amélia, j’ai cru que c’était comme quand quelqu’un meurt et qu’on lit l’avis de décès dans le journal : les cambrioleurs en profitent. Mais il n’y a pas de notice nécrologique pour les vampires, forcément, vu qu’ils sont déjà morts... Ça n’empêche pas que l’info de la mort de Hadley a dû circuler parmi les vamps, surtout après que Waldo a disparu de la circulation. Quoi qu’il en soit, il ne doit pas y avoir de rapport entre la mort de Hadley et les cambriolages. Le taux de criminalité est plutôt élevé à La Nouvelle-Orléans et...
— Oh ! Vous connaissiez Waldo ? me suis-je exclamée pour tenter d’arrêter ce véritable moulin à paroles.
Waldo, ancien favori de la reine (pas au lit, bien sûr, mais en tant que larbin, je présume), n’avait pas apprécié de se voir supplanté par ma cousine Hadley. Aussi, constatant que Hadley demeurait en faveur auprès de Sa Majesté (leur relation avait battu des records de longévité), l’avait-il entraînée au cimetière St. Louis, haut lieu touristique s’il en est, soi-disant pour invoquer l’esprit de Marie Laveau, célèbre reine vaudou de La Nouvelle-Orléans. Au lieu de quoi, il avait tué Hadley et incriminé la Confrérie du Soleil. Maître Cataliades m’avait cependant discrètement mise sur la voie, jusqu’à ce que je finisse par découvrir la culpabilité de Waldo. La reine m’avait proposé de l’exécuter de mes propres mains (un privilège insigne de sa part, j’imagine). Mais j’avais préféré jouer mon joker, sur ce coup-là, ce qui n’avait pas empêché Waldo de mourir d’une mort définitive, tout comme Hadley. J’ai réprimé un frisson.
— Eh bien, oui, à mon grand regret, m’a répondu Amélia, avec cette franchise qui semblait la caractériser. Mais vous avez employé l’imparfait. Oserais-je espérer que Waldo a rejoint sa dernière demeure à l’heure qu’il est ?
— Vous pouvez. Oser, je veux dire.
— Youpi ! s’est-elle joyeusement écriée, avec cette même spontanéité incorrigible. Pour une bonne nouvelle, c’est une bonne nouvelle !
« Eh bien, au moins, j’aurai ensoleillé la journée de quelqu’un ! » me suis-je dit.
Je pouvais lire, dans les pensées d’Amélia, à quel point elle avait détesté le vieux vampire. Ce n’était pas moi qui allais lui jeter la pierre : Waldo était détestable.
— Donc, ai-je repris, vous voulez vider l’appartement de Hadley et le relouer parce que vous pensez que, comme ça, votre immeuble ne sera plus visé par ces cambrioleurs qui auraient entendu parler de la mort de Hadley ?
— C’est ça, a-t-elle approuvé, avant de prendre une dernière gorgée de café. Et puis, j’aime bien l’idée d’avoir quelqu’un au-dessus de moi. Savoir cet appartement vide me file les jetons. Encore une chance que les vampires ne puissent pas laisser de fantômes derrière eux !
— Tiens ! Je l’ignorais.
Je n’y avais même jamais pensé, d’ailleurs.
— Non, non, pas de fantôme vampire ! a-t-elle allègrement chantonné. Pas de danger ! Il faut mourir en humain pour laisser un fantôme derrière soi. Hé ! Vous voulez que je vous tire les cartes ? Je sais, c’est toujours un peu flippant de se faire prédire l’avenir. Mais je vous promets que vous ne le regretterez pas : je suis super bonne à ce petit jeu-là.
Elle pensait que ce serait amusant de me faire goûter aux attractions touristiques du cru, puisque je ne resterais que peu de temps à La Nouvelle-Orléans. Et puis, elle croyait aussi que, plus elle se montrerait gentille avec moi, plus vite je viderais l’appartement de Hadley, et plus vite elle pourrait le récupérer.
— D’accord, ai-je répondu. Vous pouvez même le faire maintenant, si vous voulez.
Ça pouvait être un bon moyen de vérifier si elle était aussi douée qu’elle le prétendait. Une chose était sûre : elle n’avait vraiment pas le profil de la sorcière type. Fraîche et rose, resplendissante de santé, Amélia avait tout de la ménagère lambda qui s’épanouit dans son petit pavillon de banlieue, entre sa Ford Explorer et son épagneul anglais. Pourtant, en un clin d’œil, elle avait sorti un jeu de tarot de la poche de son short et se penchait sur la table basse pour étaler les cartes, qu’elle manipulait avec une rapidité et une dextérité toutes professionnelles.
Après avoir attentivement étudié les images pendant une minute, son regard a cessé de se promener sur les cartes pour se figer. Les yeux rivés à la table, parfaitement immobile, elle a piqué un fard magistral, puis a fermé les paupières comme si elle était mortifiée. Et pour cause...
— OK, a-t-elle finalement soufflé d’un ton parfaitement calme. Vous êtes quoi, au juste ?
— Télépathe.
— Bon sang ! Il faut toujours que je me fie à mes premières impressions ! Je n’apprendrai donc jamais !
— Je n’ai rien d’un danger public, vous savez, lui ai-je assuré. Tout le monde vous le dira.
Elle a tressailli.
— Bon. L’essentiel, c’est que je ne refasse pas la même erreur. On ne m’y reprendra plus. C’est vrai que vous aviez l’air d’en savoir plus long sur les Cess et les vamps que le pékin moyen...
Puis elle a poussé un gros soupir.
— Et voilà ! Maintenant, je vais être obligée de dire à ma conseillère que je me suis fait avoir.
Elle avait l’air aussi accablée qu’elle pouvait l’être. C’est-à-dire... pas beaucoup.
— Vous avez un... un mentor ?
— Oui, on peut dire ça comme ça. Une ancienne qui suit nos progrès pendant nos trois premières années d’exercice.
— Et comment savez-vous que vous êtes devenue professionnelle ?
— Oh ! Il y a un examen à passer.
Elle s’est levée et s’est dirigée vers la cuisine. En un clin d’œil, elle avait lavé la verseuse et le filtre en plastique et les avait méthodiquement disposés sur le gouttoir.
— Alors, on commence à emballer tout ça demain ? lui ai-je lancé avec un semblant d’enthousiasme.
— Et pourquoi pas maintenant ?
— J’aimerais bien faire un premier tri d’abord, ai-je répondu, en prenant sur moi pour ne rien laisser paraître de mon irritation naissante.
— Oh ! Oui, naturellement, a-t-elle répondu avec empressement. Et j’imagine que vous devez aller chez la reine, ce soir ?
— Je ne sais pas.
— Oh ! Je parie qu’ils vous attendent. Dites, il y avait bien un beau vampire ténébreux ici, cette nuit ? Il m’a semblé que son visage m’était familier...
— Bill Compton. Il vit en Louisiane depuis un moment et il a déjà fait quelques petites choses pour la reine.
Elle m’a dévisagée. Il y avait de l’étonnement dans ses yeux clairs.
— Ah ! Je pensais qu’il connaissait votre cousine.
— Non. Bien, merci de m’avoir réveillée pour que je puisse me mettre de bonne heure au travail. Et merci de bien vouloir me donner un coup de main.
Elle était contente de pouvoir s’en aller. Elle ne s’était pas attendue à tomber sur quelqu’un comme moi et elle voulait prendre le temps de réfléchir à la question, de se renseigner un peu – de passer quelques petits coups de fil à des consœurs de la région de Bon Temps, par exemple.
— Holly Cleary, lui ai-je dit, histoire de lui faciliter les choses. C’est celle qui me connaît le mieux.
Amélia a eu un hoquet de stupeur et m’a saluée précipitamment, d’une voix qui m’a paru légèrement tremblante. Elle est partie comme si elle avait le feu aux fesses.
Je me suis sentie vieille, tout à coup. Je n’avais cherché qu’à l’épater, mais en moins d’une heure, j’avais mis cette jeune sorcière sûre d’elle et de ses pouvoirs dans un tel état d’anxiété et de doute qu’on aurait pu la prendre pour une gamine en pleine crise d’adolescence. Il n’y avait vraiment pas de quoi se vanter.
Mais, tout en prenant un calepin et un stylo (là où ils devaient se trouver : dans le tiroir, sous le téléphone) pour mettre au point un plan d’action, je me suis consolée en me disant qu’Amélia avait bien besoin de cette gifle psychologique et que si elle n’était pas venue de moi, elle aurait pu lui être administrée par quelqu’un qui lui aurait sans doute fait beaucoup plus de mal que moi.